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La Guinée, nouvelle poudrière sociale de l’Afrique de l’Ouest

Dans le corridor minier du nord-ouest de la Guinée, les révoltes se sont multipliées, menant à des heurts meurtriers entre les forces de l’ordre et une population excédée par des conditions de vie très difficiles. Au cœur des tensions, on trouve le plus gros gisement mondial de bauxite — qui attire aujourd’hui encore davantage les convoitises de l’industrie minière que des profits pour les Guinéens.

Le nord-ouest de la Guinée semble s’enfoncer inexorablement dans la crise. Depuis la mi-septembre, les heurts entre manifestants et forces de sécurité se sont intensifiés à Boké, ville minière d’environ 100 000 habitants à quelques centaines de kilomètres de la capitale guinéenne, Conakry. Récemment, la situation a pris un tournant inquiétant, avec une recrudescence de pillages, d’incendies et de nouveaux affrontements avec la police. La crise, principalement concentrée à Boké s’est étendue aux bourgades voisines de Kamsar et Kolaboui, un carrefour routier menant aux sites de production minière dont vit largement la région. Après cinq jours de chaos, et notamment la mise à sac du siège du RPG, le parti au pouvoir, le bilan est lourd : deux morts et 77 blessés.

Derrière ces soulèvements, on trouve un ras-le-bol général de la population, excédée par le manque d’eau potable, le chômage chronique et des coupures d’électricité récurrentes. À Boké, par exemple, le courant n’est plus disponible qu’entre 19 heures et 1 heure du matin. À Kamsar l’électricité n’est disponible qu’un jour sur deux. La population exige également la tenue d’élections locales, repoussées depuis 2005. De fait, le climat s’est tellement dégradé que le gouvernement a préféré reporter de deux mois les festivités du 59e anniversaire de l’indépendance nationale, prévues pour le 2 octobre dernier.

La bauxite au cœur de toutes les tensions
Les raisons de cette colère sont à chercher dans les sous-sols guinéens : la Guinée est assise sur pas moins de 25 milliards de tonnes de bauxite — le principal minerai permettant la production d’aluminium — soit la moitié de réserves mondiales. Ce qui devrait être une bénédiction pour le pays semble en train de devenir un cauchemar, et ce alors même que la demande de ce métal léger connait une croissance exponentielle depuis le début du millénaire. De fait, parmi les grandes entreprises minières qui exploitent la bauxite dans la région, le sulfureux géant China Hongqiao Group ne fait aucun effort pour redistribuer la richesse qu’il tire du précieux minéral. Pire encore, le groupe n’embauche que très peu les populations locales, contribuant au chômage de masse et au faible développement des infrastructures de la région.

En effet, Pékin, qui est en état de quasi-monopole dans la production d’aluminium, s’implante avec des pratiques très discutables. Le phénomène avait été violemment dénoncé par la primatologue britannique Jane Goodall : « En Afrique, la Chine fait exactement ce que faisaient les puissances coloniales. Ils veulent les matières premières pour alimenter leur croissance économique, ils prennent les ressources naturelles et laissent les populations encore plus pauvres ». Seulement, les dommages pourraient cette fois être encore plus conséquents, étant donné que « les Chinois sont plus nombreux et les technologies ont progressé. » Aussi, c’est sans surprise qu’à mesure que la crise a gagné en ampleur, le gouvernement a observé une multiplication des attaques ciblées contre l’industrie minière, notamment des « tentatives de déboulonnage des rails des trains en provenance des mines ».

La Chine pourrait causer un désastre écologique dans le nord-ouest de la Guinée
Mais la principale doléance liée à cette exploitation avide du sous-sol guinéen est le peu de considération qu’ont les consortiums chinois pour l’environnement. En Guinée, leurs activités minières s’accompagnent de rejets extrêmement toxiques qui ont de lourdes conséquences sur les populations voisines. Le risque est particulièrement prégnant en cas de contamination des cours d’eau. En Hongrie, en 2010, une « marée rouge » de boues toxiques causée par une fuite dans un bassin de rétention d’une usine d’aluminium avait tué 4 personnes et fait 120 blessés. Et un accident d’une ampleur si tragique a été possible dans un pays où l’industrie minière est bien plus soucieuse de l’environnement et de la sécurité que ses homologues chinois.

L’histoire nous a en effet donné un certain nombre de précédents inquiétants. En 2016, la Malaisie avait ainsi été contrainte de suspendre l’extraction de bauxite par les entreprises chinoises pour raisons sanitaires. Au Vietnam, même son de cloche cinq ans plus tôt. L’exploitation de bauxite a été mise entre parenthèses après une violente contestation des populations exposées à la pollution et à la corruption portées par une industrie minière chinoise de plus en plus gourmande. « En 2010, la Chine produisait 16 millions de tonnes d’aluminium. Aujourd’hui, elle est passée à 31 millions de tonnes », notait l’analyste Magnus Ericsson dans Jeune Afrique. Un développement qui a de quoi inquiéter — et ce bien au-delà des frontières guinéennes.

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